Parents, ne démissionnons pas face au monde digital

Mis à jour : 6 déc. 2020

Nous sommes ce dont l'enfant a besoin !


Dans cet article, Christine Mégret, audio-psycho-phonologue, aborde l’utilisation des outils numériques sous l’angle de la satisfaction des besoins fondamentaux de l’enfant.




Nous savons tous que l’ utilisation prolongée d’appareils connectés pose un problème sur la santé de nos enfants. Le constat est le suivant en 2019: la moyenne journalièrede temps connecté est de 3h pour les enfants de deux ans, 4h45 pour les 8-10 ans et 6h45 pour les 13-18 ans .( *)

Des études démontrent notamment les effets sur :

  • le développement du langage : il existe une corrélation négative entre le temps d’écran et l’acquisition du langage,

  • le sommeil qui est plus court et de moins bonne qualité, donc la santé physique et psychique sont altérées ainsi que l’immunité,

  • les troubles alimentaires et l’obésité ont aussi été mis en lien avec les écrans,

  • la concentration, la mémoire, et même le quotient intellectuel régressent,

  • les émotions, on fait un lien avec l’augmentation de l’agressivité et de la dépression,

  • la dépendance peut aussi s’installer : par la production de dopamine qui rend dépendant (fameux circuit de la récompense) et intolérant à la frustration.

Pourtant, j’aimerais ici aborder un point qui est moins développé dans les medias à propos de cette sur -utilisation précoce des écrans. Il s’agit de l’interférence avec les besoins les plus fondamentaux des enfants : des besoins d’appartenance, des besoins de sécurité, des besoins d’attachement, des besoins de références.


Lorsqu’un enfant se développe, il est essentiel qu’il développe sa personnalité, son identité, sa curiosité et ses préférences. C’est ce qui lui permettra de devenir cet individu unique à part entière qui a une bonne assise intellectuelle et émotionnelle, qui sait faire des choix et prendre des décisions.


Chez l’enfant en construction, les besoins qui doivent être satisfaits prioritairement sont :

  1. développer le contact avec le monde à travers ses sens,

  2. développer un sens d’appartenance et de loyauté envers une culture particulière,

  3. ressentir de l’approbation, de l’acceptation et de l’amour ou au contraire ressentir des limites,

  4. expérimenter la perte, le manque et l’ennui.

  5. communiquer, c’est-à-dire échanger


Revenons sur ces 5 points.


1. Développer le contact avec le monde à travers ses sens

Parce que nous avons un corps et pas seulement un esprit. Le cerveau s’informe à travers nos 6 antennes que sont nos 6 sens (odorat, vue, ouïe, toucher, goût, proprioception).

Ce n’est pas la quantité d’information à laquelle on a accès de manière immédiate qui fera des enfants plus cultivés et intelligents. Le cerveau se développe à travers le jeu, mettre un enfant devant un écran interfère avec le « jeu émergent » : avec la curiosité, l’expérimentation, l’apprentissage de la vie. Toucher, voir, sentir, expérimenter : c’est ce qu’il se passe à travers le jeu ( jeu symbolique : jouer à l’école, rejouer des scènes avec des playmobils…) et à travers la manipulation (le petit enfant explorateur qui s’arrête devant un insecte, prend des éléments naturels dans ses doigts, met un caillou dans sa bouche, saute dans une flaque d’eau)…



2. Développement du sens d’appartenance

C’est pendant 3 activités en particulier que ce sens se développe :

  • La prise des repas,

  • la compagnie,

  • la transmission des connaissances.

Malheureusement, le frigo, le plateau repas devant la télé ou la lunch box ont supplanté le temps passé à discuter autour de la table en prenant un repas, temps précieux durant lequel la culture familiale, les rituels, l’histoire familiale prennent racine.

Pour ce qui est de la compagnie, Google et les réseaux sociaux, l’assurent bien trop souvent.

Enfin, ce sont les influenceurs qui disent à nos jeunes quoi et comment penser et qui leur transmettent l’information.


Autrefois, le parent faisait irrémédiablement partie du développement de son enfant qui pouvait s’appuyer sur lui lorsqu’il en avait besoin. Le parent pourvoyait à ces 3 besoins fondamentaux que sont l’alimentation, la compagnie, l’information.

Lorsque l’enfant peut se référer à l’avis du parent qui est son guide, cela est très sain très rassurant, très constructeur.

En outre, l’information était autrefois introduite au rythme de la maturité de l’enfant.

Avec les nouveaux médias, on ne peut plus introduire l’information en fonction de la maturité émotionnelle, intellectuelle et physique du jeune et sa curiosité naturelle ; la découverte et l’émerveillement n’ont pas le temps d’émerger.

L’enfant est souvent exposé par exemple à la sexualité beaucoup trop tôt et de manière brutale, alors qu’il n’est pas prêt à l'aborder.

Il y a un âge pour apprendre à conduire, il y a un âge pour s’engager dans une relation sexuelle, il y a un âge pour s’exposer à certaines informations. Il faut tenir compte de la maturité du cerveau, de la maturité émotionnelle, de la personnalité de la fragilité de chaque individu, de sa capacité à raisonner à se former une opinion à argumenter : qui d’autre mieux que le parent peut accompagner son enfant qu’il connaît mieux que quiconque à s’engager dans ces découvertes ?

Jean Jacques Rousseau, en 1763, déjà parlait du rôle des parents comme un « tampon entre la société ». Il faut être ce tampon jusqu’à ce que l’enfant puisse gérer l’information.


Le temps d’écran se substitue au temps passé en famille : en 10 ans ce temps à diminué de 50%.


3. Ressentir l’approbation et les limites

L’approbation donne du courage et fait grandir. Nous avons tous besoin de briller dans les yeux de quelqu’un. Cette source d’encouragement est extrêmement motivante et va amener l’être humain à aller au delà de ses limites, à faire des efforts. Les enfants n’ont pas besoin de plus d’information, ils ont besoin de contacts, d’encouragements et de proximité humaine. A aucun moment Google ne va adresser des encouragements. Les « bravo», « tu vas y arriver», « génial» prononcés par la voix de l’éducateur ne peuvent être remplacés par aucune machine.

Il en est de même pour les limites, si essentielles et rassurantes pour grandir dans la bonne direction. Comme une plante a besoin d’un tuteur, nos enfants ont besoin d’expérimenter des limites qui vont les structurer. Quel ordinateur peut se substituer à la sagesse d’un parent qui sait où les limites doivent être posées en fonction du tempérament de son enfant ?


4. Expérimenter la perte, le manque et l’ennui

Apprendre dans la vraie vie plutôt que dans la fiction est aussi important. Lorsque je joue aux billes et que je perds ou gagne véritablement telle ou telle bille, j’expérimente à mon échelle, la perte et le gain. C’est une échelle que je peux gérer. Dans les jeux vidéos la perte ou le gain ne sont jamais réels. Dans le premier cas je me prépare à la vraie vie à la capacité de faire des deuils, dans le deuxième je suis dans la fiction.

On sait aujourd’hui à quel point l’ennui est utile : il permet de développer l’imagination et la créativité, la curiosité et les propres ressources et stratégies face aux difficultés émotionnelles. L’ajout d’information n’est jamais la solution . C’est dans l’ennui que le cerveau utilise le " mode de fonctionnement par défaut " si utile :

Avec ce mode de fonctionnement, plutôt que de traiter des informations qui viennent de l’extérieur, on développe des processus mentaux, on réfléchit sur ses propres émotions et motivations et celle des autres. Ces simulations sont un moyen d’anticiper et d’évaluer les événements à venir de manière à y réagir le mieux possible, de se construire une identité stable au cours du temps et de s’adapter au monde


5. Communiquer et échanger

A. Tomatis disait que l’homme était avant tout un être de communication : on sait aujourd’hui que dès les premiers instants de la vie une communication s’instaure entre les cellules germinales et la maman. Cette communication commence dans une « vibration » de la cellule et devient avec le développement toujours plus incarnée, avec des sourires, des touchers, avec la prosodie de la voix, avec l’intonation, le regard, les gestes (on a beaucoup parlé de la communication non verbale).


Or, dans l’envoi d’un message, les bases de la communication sont absentes :

Lorsque je salue quelqu’un je m’engage avant d’interagir, je regarde la personne dans les yeux, je lui souris, je fais un signe de la tête, je serre la main (hors COVID !) ou même j’embrasse la personne. Des bases, une préparation à la communication sont posées : alors on peut s’engager dans la relation avec la motivation que tout se passe bien . Dans le message électronique tous ces préalables n’existent pas et la motivation pour une relation « gagnante» avec coopération des deux est compromise, l’engagement n’a plus lieu, nos fameuses cellules miroirs ne sont pas stimulées. Le contact est plus superficiel.

Dans son excellent ouvrage « seuls ensembles » Sherry Turkle, montre, preuves à l’appui comment on peut se couper de tout ce qui est le fondement de la relation humaine : l’altérité, sa part d’imprévisibilité, de risques et de plaisirs qui ne sont pas accessibles à travers un appareil électronique.


Toutes ces activités ne sont donc pas ce dont nos enfants ont besoin ; elles les éloignent des adultes qui sont censés les élever. Les rituels, traditions et tabous qui protègent généralement nos familles et les relations inter-générationnelles disparaissent.


Finalement on pourrait peut être recentrer le problème sur un défi de parentalité pour ne pas démissionner face au monde digital.

Nous avons besoin, en tant que parents, de reprendre confiance, de croire que nous sommes ce dont l’enfant a besoin. On doit réinstaller un lien privilégié avec nous. Bien sûr ça sera difficile de faire concurrence à Google, c’est difficile de faire marche arrière.

Si en tant que parent je ne suis plus la première source d’information, il est important que je réfléchisse à comment développer une dépendance à travers d’autres moyens. Il est important que l’enfant continue de se « nourrir à ma table » selon l’expression de Gordon Neufeld. Qu’est ce que je peux leur apprendre, leur transmettre, quelle est mon expertise, comment puis-je trouver des routines, des lieux « sacrés « où ils se racontent, où ils se trouvent»?


Ces nouveaux outils technologiques sont fantastiques et bien utilisés nous donnent bien des avantages, par contre, assurons nous qu’ils ne deviennent pas les ports d’attache de nos enfants. Assurons-nous que nous resterons leur référence, car nous sommes les seuls capables de transmettre avec bon sens, exigence, humour, affection, en s’adaptant à leur rythme et leur maturité. Nous seuls sommes capables de répondre à leurs besoins les plus profonds.


(*)source : la Fabrique du crétin digital de M. Desmurget

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